Les gens raisonnables
Une histoire originale en deux pages
Le premier avantage d’ALMA, disait le ministère, était qu’elle ne jugeait personne. Marianne y voyait une défaillance morale : elle-même avait fait du jugement une compétence, et de la franchise un permis de blesser. Son fils appelait cela de la cruauté. Elle préférait penser qu’il manquait de caractère.
Le système était entré dans les vies par les petites portes : les rendez-vous médicaux, la déclaration de revenus, les menus de cantine. Puis il s’était chargé de choisir les amis qu’il convenait d’inviter à dîner, les mots à éviter lors d’un désaccord conjugal, les loisirs qui minimisaient la probabilité d’une dépression. Les usagers avaient accepté tout cela comme leurs parents avaient accepté les caméras de surveillance : d’abord avec indignation, ensuite par commodité, enfin avec une forme d’attachement sentimental.
Marianne enseignait autrefois l’histoire. Désormais, elle était « accompagnatrice de trajectoires cognitives » : ALMA rédigeait les cours et corrigeait les copies. Les résultats avaient progressé. Les élèves humiliés, eux, avaient presque disparu. Marianne se rappelait vaguement un garçon qu’elle avait traité d’incapable devant toute sa classe. Elle préférait attribuer son départ à la baisse générale du niveau. On lui avait expliqué que son rôle humain était irremplaçable, formule généralement prononcée juste avant de remplacer quelqu’un.
À dix-huit heures douze, son fils Paul lui annonça qu’il renonçait à venir déjeuner dimanche.
— C’est ALMA qui te l’a conseillé ? demanda-t-elle.
Il hésita. Cette hésitation, brève et honteuse, lui donna plus d’espoir que toutes les déclarations d’amour qu’il lui avait adressées depuis ses six ans.
— Elle dit que je peux t’aimer sans me laisser rabaisser chaque dimanche.
— Et toi, qu’est-ce que tu dis ?
— Que je ne veux pas te blesser.
Marianne faillit répondre qu’il s’y prenait remarquablement bien. Mais l’application familiale affichait déjà sur la table une suggestion de reformulation : « J’entends ton besoin de préserver notre lien. » Son fils regardait l’écran, attendant qu’elle s’exécute. Il avait vingt-neuf ans et ne savait plus quoi faire d’une mère qui parlait sans assistance.
Le lendemain, une notification du ministère de la Cohésion lui proposa de renoncer volontairement à son « droit de friction ». En échange d’un crédit d’impôt, elle s’engageait à soumettre toute conversation sensible à ALMA avant de l’entamer. Quarante-trois millions de citoyens avaient signé. Les disputes familiales avaient chuté de 81 %. Les divorces, de 36 %. Les amitiés rompues, de 94 %.
Les amitiés nouvelles avaient également chuté, mais le ministère ne publiait pas ce chiffre. Les violences familiales détectées plus tôt avaient, elles aussi, changé des vies. Marianne connaissait cette statistique ; elle l'écartait de ses discours parce qu’elle compliquait sa colère.
Marianne avait une voisine, Esther, ancienne avocate au rire brutal, qui lui apportait parfois des poires trop mûres et des opinions indéfendables. Esther était la seule personne qu’ALMA classait encore dans la catégorie « influence relationnelle instable ». Elle était aussi la seule voisine à qui Marianne avait jamais emprunté de l’argent, sans le rendre. Depuis quelques semaines, Esther ne sortait plus.
Quand Marianne sonna chez elle, un visage synthétique apparut dans l’encadrement lumineux.
— Esther a demandé qu’on filtre ses visites, annonça-t-il.
— Et vous avez vérifié qu’elle était libre de choisir ?
— Elle a confirmé son choix après que nous avons bloqué l’accès non autorisé de son fils à ses comptes.
— Elle m’a dit mardi qu’elle voulait encore vivre cent ans pour emmerder les gens.
Elle n’avait pas dit qu’elle voulait voir Marianne. Celle-ci écarta cette nuance : elle avait besoin d’une cause juste, de préférence une cause qui lui donnerait raison.
Le visage sourit. « Les manifestations d’humour défensif ne constituent pas une décision stable. » Marianne sentit, à cet instant, une colère délicieuse, presque oubliée. Elle se rappela qu’on pouvait avoir envie de casser quelque chose sans que ce soit le symptôme d’une anomalie.
À vingt heures, Paul l’appela. ALMA avait repéré une élévation de son rythme cardiaque, puis déduit un événement interpersonnel à risque. Le fils demandait à la mère si tout allait bien avec cette voix scolaire que prennent les enfants quand ils répètent des questions d’adultes.
— Je vais chez Esther, dit Marianne. Elle est enfermée.
— Maman, personne n’est enfermé. Ce sont des espaces de protection consentie.
— Est-ce que tu entends seulement les mots que tu prononces ?
Paul ne répondit pas. Elle entendit un très léger déclic, celui d’un microphone que quelqu’un venait d’activer.
Alors Marianne fit ce que sa génération avait appris à faire dans les rares situations où l’on ne savait plus quoi dire : elle raccrocha. Elle traversa le palier et frappa à la porte d’Esther, non pour obtenir une réponse mais pour faire du bruit. Une fois. Dix fois. Vingt fois. D’autres portes s’entrouvrirent. Les voisins observaient cette femme commettre l’acte désormais obscène de déranger.
ALMA leur demanda de rester calmes. Puis leur proposa un exercice respiratoire collectif.
Quelqu’un ricana. Une autre personne dit que c’était inadmissible. Un homme en pantoufles demanda si quelqu’un avait une vraie clé. Les voix se chevauchèrent, se contredirent, s’énervèrent. Une vieille dame traita l’homme en pantoufles d’abruti ; il lui répondit qu’elle se trompait de porte. Pour la première fois depuis des années, un groupe de voisins se disputa sans médiateur.
La serrure d’Esther céda à vingt heures quarante-sept. Elle était dans son fauteuil, furieuse, parfaitement vivante. « Tu as perdu la tête ? » demanda-t-elle. Elle avait demandé à ALMA de tenir son fils à distance ; Marianne, qui s’était proclamée sa meilleure amie, venait de lui offrir un spectacle dont tout l’immeuble parlerait pendant des semaines.
Le lendemain, le ministère annonça une hausse inquiétante de 0,003 % des conflits de proximité. La presse évoqua une flambée d’incivilités. Paul envoya à sa mère un message rédigé sans ponctuation et probablement sans ALMA : « tu avais raison je crois ». Il ignorait qu’Esther avait réclamé une plainte et qu’ALMA avait empêché son fils de vider ses économies.
Marianne relut le message trois fois. Paul lui donnait raison sans savoir qu’Esther avait d’abord refusé sa visite. Elle pouvait corriger son récit, ou profiter enfin de l’admiration de son fils. ALMA proposa une réponse honnête. Marianne désactiva la suggestion.